Une logique du cure (traiter) poussée à l’extrême, au détriment du care (prendre soin).
- La surprescription d’examens biologiques et radioligiques, dont on estime que 30% seraient injustifiés ;
L’évolution technologique, qui a permis des progrès massifs depuis des décennies, a eu un effet collatéral sur la démarche clinique : les étapes de l’interrogatoire et de l’examen clinique, qui étaient les deux premières étapes primordiales de la démarche clinique, ont reculé au profit de la multiplication des demandes d’examens biologiques et radiologiques. Ces examens deviennent automatiques, sans que ne soient mesurés finement la contrainte qu’ils représentent pour les collègues et les patients, ni même leur coût économique et écologique.
De plus, cette surconsommation génère des informations parfois parasites, qui peuvent créer des incidentalomes ; ces anomalies découvertes de manière fortuite pouvant générer la prescription d’autres explorations voire de traitements inutiles. La prise en charge en est alors entachée au détriment du patient. Les effets sont les mêmes avec les surprescriptions de médicaments et la sous-estimation de la iatrogénie.
- Le syndrome du copier-coller ;
Il est scientifiquement documenté : pour aller vite, pour se défendre contre la contrainte mentale du cadre informatique dans lequel il est difficile de synthétiser, de schématiser, de hiérarchiser facilement, le professionnel de santé duplique des observations toutes faites, reconduit des observations réalisées aux urgences dans un contexte particulier et forcément non optimal, copie des comptes rendus sans les réinterroger. Dans les hôpitaux et les cabinets, les logiciels métiers sont devenus omniprésents et rendent service mais imposent une logique de remplissage et de conformité. La pensée clinique s’y dilue, et avec elle la capacité à faire émerger une vision d’ensemble qui permet de prioriser et de faire du lien.
Ces travers de la médecine ultramoderne s’ajoutent à un autre écueil, fruit du contexte actuel : alors que le champ des possibles permis par les progrès de la médecine semble infini, il n’y a plus suffisamment de ressources humaines ou matérielles pour l’explorer. Ce déséquilibre entre le potentiel médical et les capacités du système interroge et déstabilise. Une médecine toute-puissante mais mal distribuée, déconnectée du réel, court le risque de devenir une médecine déshumanisée qui ne répond plus aux enjeux de santé.
Le véritable défi, aujourd’hui, n’est donc pas d’innover toujours plus, mais de réconcilier la promesse technologique avec les fondamentaux du soin : l’écoute, la disponibilité, le lien. Une partie essentielle de la relation soignante reposera toujours sur des gestes simples, des mots choisis, une présence attentive, une empathie sincère. Le soin est un art composite, où la haute technologie coexiste – ou devrait coexister – avec l’humain. Or, dans l’urgence permanente, cette dimension humaniste du soin a tendance à se déliter et à « pousser à la consommation » plutôt qu’à se recentrer sur l’essentiel ; gage de sobriété.