Depuis quinze ans, la France commente son déclassement industriel avec une précision quasi chirurgicale, tout en acceptant, dans les faits, une lente érosion de sa capacité à maîtriser ses chaînes de valeur. Nous savons diagnostiquer, comparer et alerter. Mais nous n’avons pas encore su agir à la hauteur du choc historique en cours. Le monde, lui, n’a pas attendu.
La question industrielle n’est plus un débat d’experts. Elle est devenue un fait politique. Elle engage la capacité d’un pays à décider par lui-même dans un monde structuré par des rapports de force assumés. Pendant que la France affine ses analyses, les blocs concurrents ont fait de l’industrie le cœur de leur stratégie d’affirmation. Les États-Unis ont rompu avec trente ans d’orthodoxie en déployant des plans industriels massifs. La Chine déploie une stratégie d’une cohérence redoutable, alliant montée en gamme et influence normative mondiale. L’ASEAN accélère vers une industrie décarbonée, devenue levier de compétitivité.
Ces stratégies ne sont ni conjoncturelles ni idéologiques : elles sont précises, ciblées et assumées.
La France ne manque pas de vision ; elle manque de vitesse et de concentration.
Dans un monde de dépendances assumées, la souveraineté ne consiste plus à tout produire seul, mais à choisir vite ses batailles et à renoncer lucidement à celles que nous ne saurons pas gagner. À ce stade, ne pas choisir n’est plus de la prudence : c’est accepter le déclassement.
Le moment est venu de poser les bases d’un modèle industriel offensif, assumant des paris clairs là où la France peut viser le leadership et peser dans la définition des standards : matériaux avancés, nucléaire de rupture, biotechnologies, défense, spatial ou équipements industriels complexes. Chaque cycle industriel manqué réduit durablement notre capacité à décider.
La France dispose des fondations d’une grande puissance industrielle : filières d’excellence, champions mondiaux, compétences reconnues.
Elle bénéficie aussi d’atouts structurels sous-estimés : une géographie au barycentre de l’Europe et des accès multimodaux, faisant de la France un hub industriel et logistique naturel. En intégrant les services à caractère industriel, l’industrie étendue représente plus de 20 % du PIB, socle d’une industrie contemporaine intégrée. Ne pas convertir ces avantages en puissance productive n’est plus un retard, c’est un renoncement.
Notre réussite repose désormais sur des choix clairs et sur notre capacité collective à les exécuter. Sécuriser nos chaînes de valeur, mobiliser des financements de long terme et faire de l’Europe un multiplicateur de puissance par un Buy European Act sont des conditions indispensables. Mais l’État ne peut plus tout : la trajectoire industrielle dépend aussi de la capacité des entreprises à investir, à se coaliser et à exécuter sans attendre. Elle suppose enfin un investissement massif dans les compétences et un récit collectif capable de réconcilier durablement la nation et sa jeunesse avec l’industrie, en faisant des métiers industriels de véritables métiers d’avenir.
Ce moment marque une bascule : celle d’un pacte industriel ciblé, où l’État et les entreprises fixent ensemble la trajectoire et assument l’investissement comme l’exécution.
L’industrie n’est plus un secteur : c’est un projet national. L’industrie est la condition d’une puissance française durable dans l’économie mondiale. Elle est une promesse, à condition d’agir vite. Maintenant.
Cette tribune a été publiée dans le journal « La Tribune » le 18 mars 2026.
Pour accéder à l’étude complète : Industry 2040, a vision for French and European Industry.